|
STORIA | FILOSOFIA
| RELIGIONE | SCIENZA
| ECONOMIA |
| SINCRONIA | TAVOLE
GENEALOGICHE | CARTOGRAFIA STORICA
|
| MAPPA DEL SITO | LIBRI
| COMUNICAZIONI | RICERCHE
| HOME PAGE |
|
VERSIONE INGLESE |
René Descartes
Les
principes de la philosophie
Première Partie
Des principes de la connaissance humaine
1. Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois en sa
vie, de mettre toutes choses en doute autant qu'il se peut.
Comme nous avons été enfants avant que d'être hommes et que nous
avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui se sont présentées à nos
sens lorsque nous n'avions pas encore l'usage entier de notre raison, plusieurs
jugements ainsi précipités nous empêchent de parvenir à la connaissance de la
vérité, et nous préviennent de telle sorte qu'il n'y a point d'apparence que
nous puissions nous en délivrer, si nous n'entreprenons de douter une fois en
notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon
d'incertitude.
2. Qu'il est utile aussi de considérer comme fausses toutes les choses dont on
peut douter.
Il sera même fort utile que nous fausses toutes celles où nous pourrons imaginer
le moindre doute, afin que si nous en découvrons quelques-unes qui, nonobstant
cette précaution, nous semblent manifestement vraies, nous fassions état
qu'elles sont aussi très certaines et les plus aisées qu'il est possible de
connaître.
(26) 3. Que nous ne devons point user de ce doute pour la conduite de nos
actions.
Cependant il est à remarquer que je n'entends point que nous nous servions d'une
façon de douter si générale, sinon lorsque nous commençons à nous appliquer à la
contemplation de la vérité. Car il est certain qu'en ce qui regarde la conduite
de notre vie nous sommes obligés de suivre bien souvent des opinions qui ne sont
que vraisemblables, à cause que les occasions d'agir en nos affaires se
passeraient presque toujours avant que nous pussions nous délivrer de tous nos
doutes; et lorsqu'il s'en rencontre plusieurs de telles sur un même sujet,
encore que nous n'apercevions peut-être pas davantage de vraisemblance aux unes
qu'aux autres, si l'action ne souffre aucun délai, la raison veut que nous en
choisissions une, et qu'après l'avoir choisie nous la suivions constamment, de
même que si nous l'avions jugée très certaine.
4. Pourquoi on peut douter de la vérité des choses sensibles.
Mais, parce que nous n'avons point d'autre dessein maintenant que de vaquer à la
recherche de la vérité, nous douterons en premier lieu si, de toutes les choses
qui sont tombées sous nos sens ou que nous avons jamais imaginées, il y en a
quelques-unes qui soient véritablement dans le monde, tant à cause que nous
savons par expérience que nos sens nous ont trompés en plusieurs rencontres, et
qu'il y aurait de l'imprudence de nous trop fier à ceux qui nous ont trompés,
quand même ce n'aurait été qu'une fois, comme aussi à cause que nous songeons
presque toujours en dormant, et que pour lors il nous semble que nous sentons
vivement et que nous imaginons clairement une infinité de choses qui ne sont
point ailleurs, et que lorsqu'on est ainsi résolu à douter de tout, il ne reste
plus de marque par où on puisse savoir si les pensées qui viennent en songe sont
plutôt fausses que les autres.
5. Pourquoi on peut aussi douter des démonstrations de mathématique.
Nous douterons aussi de toutes les autres choses qui nous ont semblé autrefois
très certaines, même des démonstrations de mathématique et de ses principes,
encore que d'eux-mêmes ils soient assez manifestes, (27)
parce qu'il y a des hommes qui se sont mépris en raisonnant sur de telles
matières; mais principalement parce que nous avons ouï dire que Dieu, qui nous a
créés, peut faire tout ce qui lui plaît, et que nous ne savons pas encore s'il a
voulu nous faire tels que nous soyons toujours trompés, même aux choses que nous
pensons mieux connaître; car, puisqu'il a bien permis que nous nous soyons
trompés quelquefois, ainsi qu'il a été déjà remarqué, pourquoi ne pourrait-il
pas permettre que nous nous trompions toujours ? Et si nous voulons feindre
qu'un Dieu tout-puissant n'est point auteur de notre être, et que nous
subsistons par nous-mêmes ou par quelque autre moyen, de ce que nous supposerons
cet auteur moins puissant, nous aurons toujours d'autant plus de sujet de croire
que nous ne sommes pas si parfaits que nous ne puissions être continuellement
abusés.
6. Que nous avons un libre arbitre qui fait que nous pouvons nous abstenir de
croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d'être trompés.
Mais quand celui qui nous a créés serait tout-puissant, et quand même il
prendrait plaisir à nous tromper , nous ne laissons pas d'éprouver en nous une
liberté qui est telle que, toutes les fois qu'il nous plaît, nous pouvons nous
abstenir de recevoir en notre croyance les choses que nous ne connaissons pas
bien, et ainsi nous empêcher d'être jamais trompés.
7. Que nous ne saurions douter sans être, et que cela est la première
connaissance certaine qu'on peut acquérir.
Pendant que nous rejetons en cette sorte tout ce dont nous pouvons douter, et
que nous feignons même qu'il est faux, nous supposons facilement qu'il n'y a
point de Dieu, ni de ciel, ni de terre, et que nous n'avons point de corps; mais
nous ne saurions supposer de même que nous ne sommes point pendant que nous
doutons de La vérité de toutes ces choses; car nous avons tant de répugnance à
concevoir que ce qui pense n'est pas véritablement au même temps qu'il pense,
que, nonobstant toutes les plus extravagantes suppositions, nous ne saurions
nous empêcher de croire que cette conclusion: Je pense, donc je suis, ne soit
vraie, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui
qui conduit ses pensées par ordre.
(28) 8. Qu'on connaît aussi ensuite la distinction qui est entre l'âme et
le corps.
Il me semble aussi que ce biais est tout le meilleur que nous puissions choisir
pour connaître la nature de l'âme et qu'elle est une substance entièrement
distincte du corps; car, examinant ce que nous sommes, nous qui pensons
maintenant qu'il n'y a rien hors de notre pensée qui soit véritablement ou qui
existe, nous connaissons manifestement que, pour être, nous n'avons pas besoin
d'extension, de figure, d'être en aucun lieu, ni d'aucune autre telle chose
qu'on peut attribuer au corps, et que nous sommes par cela seul que nous
pensons; et par conséquent que la notion que nous avons de notre âme ou de notre
pensée précède celle que nous avons du corps, et qu'elle est plus certaine, vu
que nous doutons encore qu'il y ait au monde aucun corps, et que nous savons
certainement que nous pensons.
9. Ce que c'est que penser.
Par le mot de penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que
nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes; c'est pourquoi non seulement
entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que
penser. Car si je dis que je vois ou que je marche, et que j'infère de là que je
suis; si j'entends parler de l'action qui se fait avec mes yeux ou avec mes
jambes, cette conclusion n'est pas tellement infaillible, que je n'aie quelque
sujet d'en douter, à cause qu'il se peut faire que je pense voir ou marcher,
encore que je n'ouvre point les yeux et que je ne bouge de ma place; car cela
m'arrive quelquefois en dormant, et le même pourrait peut-être arriver si je
n'avais point de corps; au lieu que si j'entends parler seulement de l'action de
ma pensée ou du sentiment, c'est-à-dire de la connaissance qui est en moi, qui
fait qu'il me semble que je vois ou que je marche, cette même conclusion est si
absolument vraie que je n'en puis douter, à cause qu'elle se rapporte à l'âme,
qui seule a la faculté de sentir ou bien de penser en quelque autre façon que ce
soit.
10. Qu'il y a des notions d'elles-mêmes si claires qu'on les obscurcit en les
voulant définir à la façon de l'École, et qu'elles ne s'acquièrent point par
étude, mais naissent avec nous.
Je n'explique pas ici plusieurs autres termes dont je me suis déjà servi et dont
je fais état de me servir (29) ci-après; car
je ne pense pas que, parmi ceux qui liront mes écrits, il s'en rencontre de si
stupides qu'ils ne puissent entendre d'eux-mêmes ce que ces termes signifient.
Outre que j'ai remarqué que les philosophes, en tâchant d'expliquer par les
règles de leur logique des choses qui sont manifestes d'elles-mêmes, n'ont rien
fait que les obscurcir; et lorsque j'ai dit que cette proposition: Je pense,
donc je suis, est la première et la plus certaine qui se présente à celui qui
conduit ses pensées par ordre, je n'ai pas pour cela nié qu'il ne fallût savoir
auparavant ce que c'est que pensée, certitude, existence, et que pour penser il
faut être, et autres choses semblables; mais, à cause que ce sont là des notions
si simples que d'elles-mêmes elles ne nous font avoir la connaissance d'aucune
chose qui existe, je n'ai pas jugé qu'elles dussent être mises ici en compte.
11. Comment nous pouvons plus clairement connaître notre âme que notre corps.
Or, afin de savoir comment la connaissance que nous avons de notre pensée
précède celle que nous avons du corps, et qu'elle est incomparablement plus
évidente, et telle qu'encore qu'il ne fût point nous aurions raison de conclure
qu'elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est, nous remarquerons qu'il
est manifeste, par une lumière qui est naturellement en nos âmes, que le néant
n'a aucunes qualités ni propriétés qui lui soient affectées, et qu'où nous en
apercevons quelques-unes il se doit trouver nécessairement une chose ou
substance dont elles dépendent. Cette même lumière nous montre aussi que nous
connaissons d'autant mieux une chose ou substance, que nous remarquons en elle
davantage de propriétés; or, il est certain que nous en remarquons beaucoup plus
en notre pensée qu'en aucune autre chose, d'autant qu'il n'y a rien qui nous
excite à connaître quoi que ce soit, qui ne nous porte encore plus certainement
à connaître notre pensée. Par exemple, si je me persuade qu'il y a une terre à
cause que je la touche ou que je la vois: de cela même, par une raison encore
plus forte, je dois être persuadé que ma pensée est ou existe, à cause qu'il se
peut faire que je pense toucher la terre, encore qu'il n'y ait peut-être aucune
terre au monde; et qu'il n'est pas possible que moi, c'est-à-dire mon âme, ne
soit rien pendant qu'elle a cette pensée; nous pouvons conclure le même de
toutes les autres choses qui nous viennent en la pensée, à savoir, que nous, qui
les pensons, existons, encore qu'elles soient peut-être fausses ou qu'elles
n'aient aucune existence.
(30) 12. D'où vient que tout le monde ne la connaît pas en cette façon.
Ceux qui n'ont pas philosophé par ordre ont eu d'autres opinions sur ce sujet,
parce qu'ils n'ont jamais distingué assez soigneusement leur âme, ou ce qui
pense, d'avec le corps, ou ce qui est étendu en longueur, largeur et profondeur.
Car, encore qu'ils ne fassent point difficulté de croire qu'ils étaient dans le
monde, et qu'ils en eussent une assurance plus grande que d'aucune autre chose,
néanmoins, comme ils n'ont pas pris garde que par eux, lorsqu'il était question
d'une certitude métaphysique, ils devaient entendre seulement leur pensée, et
qu'au contraire ils ont mieux aimé croire que c'était leur corps qu'ils voyaient
de leurs yeux qu'ils touchaient de leurs mains, et auquel ils attribuaient mal à
propos la faculté de sentir, ils n'ont pas connu distinctement la nature de leur
âme.
13. En quel sens on peut dire que si on ignore Dieu, on ne peut avoir de
connaissance certaine d'aucune autre chose.
Mais lorsque la pensée, qui se connaît soi-même en cette façon, nonobstant
qu'elle persiste encore à douter des autres choses, use de circonspection pour
tâcher d'étendre sa connaissance plus avant, elle trouve en soi premièrement les
idées de plusieurs choses; et pendant qu'elle les contemple simplement, et
qu'elle n'assure pas qu'il y ait rien hors de soi qui soit semblable à ces
idées, et qu'aussi elle ne le nie pas, elle est hors de danger de se méprendre.
Elle rencontre aussi quelques notions communes dont elle compose des
démonstrations qui la persuadent si absolument qu'elle ne saurait douter de leur
vérité pendant qu'elle s'y applique. Par exemple, elle a en soi les idées des
nombres et des figures; elle a aussi entre ses communes notions que, “ si on
ajoute des quantités égales à d'autres quantités égales, les touts seront égaux
”, et beaucoup d'autres aussi évidentes que celle-ci, par lesquelles il est aisé
de démontrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, etc.
Tant qu'elle aperçoit ces notions et l'ordre dont elle a déduit cette conclusion
ou d'autres semblables elle est très assurée de leur vérité: mais, comme elle ne
saurait y penser toujours avec tant d'attention lorsqu'il arrive qu'elle se
souvient de quelque (31) conclusion sans
prendre garde à l'ordre dont elle peut être démontrée, et que cependant elle
pense que l'Auteur de son être aurait pu la créer de telle nature qu'elle se
méprît en tout ce qui lui semble très évident elle voit bien qu'elle a un juste
sujet de se défier de la vérité de tout ce qu'elle n'aperçoit pas distinctement,
et qu'elle ne saurait avoir aucune science certaine jusques à ce qu'elle ait
connu celui qui l'a créée.
14. Qu'on peut démontrer qu'il y a un Dieu de cela seul que la nécessité d'être
ou d'exister est comprise en la notion que nous avons de lui.
Lorsque par après, elle fait une revue sur les diverses idées ou notions qui
sont en soi, et qu'elle y trouve celle d'un être tout-connaissant, tout-puissant
et extrêmement parfait, elle juge facilement, par ce qu'elle aperçoit en cette
idée, que Dieu, qui est cet être tout parfait, est ou existe: car encore qu'elle
ait des idées distinctes de plusieurs autres choses, elle n'y remarque rien qui
l'assure de l'existence de leur objet; au lieu qu'elle aperçoit en celle-ci, non
pas seulement comme dans les autres, une existence possible, mais une absolument
nécessaire et éternelle. Et comme de ce qu'elle voit qu'il est nécessairement
compris dans l'idée qu'elle a du triangle que ses trois angles soient égaux à
deux droits elle se persuade absolument que le triangle a trois angles égaux à
deux droits; de même, de cela seul qu'elle aperçoit que l'existence nécessaire
et éternelle est comprise dans l'idée qu'elle a d'un être tout parfait elle doit
conclure que cet être tout parfait est ou existe.
15. Que la nécessité d'être n'est pas ainsi comprise en la notion que nous avons
des autres choses, mais seulement le pouvoir d'être.
Elle pourra s'assurer encore mieux de la vérité de cette conclusion, si elle
prend garde qu'elle n'a point en soi l'idée ou la notion d'aucune autre chose où
elle puisse reconnaître une existence qui soit ainsi absolument nécessaire; car
de cela seul elle saura que l'idée d'un être tout parfait n'est point en elle
par une fiction, comme celle qui représente une chimère, mais qu'au contraire,
elle y est empreinte par une nature immuable et vraie, et qui doit
nécessairement exister, parce qu'elle ne peut être conçue qu'avec une existence
nécessaire.
(32) 16. Que les préjugés empêchent que plusieurs ne connaissent
clairement cette nécessité d'être qui est en Dieu.
Notre âme ou notre pensée n'aurait pas de peine à se persuader cette vérité si
elle était libre de ses préjugés mais, d'autant que nous sommes accoutumés à
distinguer en toutes les autres choses l'essence de l'existence, et que nous
pouvons feindre à plaisir plusieurs idées de choses qui, peut-être, n'ont jamais
été et qui ne seront peut-être jamais, lorsque nous n'élevons pas comme il faut
notre esprit à la contemplation de cet être tout parfait, il se peut faire que
nous doutions si l'idée que nous avons de lui n'est pas l'une de celles que nous
feignons quand bon nous semble, ou qui sont possibles, encore que l'existence ne
soit pas nécessairement comprise en leur nature.
17. Que, d'autant que nous concevons plus de perfection en une chose, d'autant
devons-nous croire que sa cause doit aussi être plus parfaite.
De plus, lorsque nous faisons réflexion sur les diverses idées qui sont en nous,
il est aisé d'apercevoir qu'il n'y a pas beaucoup de différence entre elles, en
tant que nous les considérons simplement comme les dépendances de notre âme ou
de notre pensée, mais qu'il y en a beaucoup en tant que l'une représente une
chose, et l'autre une autre; et même que leur cause doit être d'autant plus
parfaite que ce qu'elles représentent de leur objet a plus de perfection. Car
tout ainsi que lorsqu'on nous dit que quelqu'un a l'idée d'une machine où il y a
beaucoup d'artifice, nous avons raison de nous enquérir comment il a pu avoir
cette idée, à savoir, s'il a vu quelque part une telle machine faite par un
autre, ou s'il a si bien appris la science des mécaniques, ou s'il est avantagé
d'une telle vivacité d'esprit que de lui-même il ait pu l'inventer sans avoir
rien vu de semblable ailleurs, à cause de tout l'artifice qui est représenté
dans l'idée qu'a cet homme, ainsi que dans un tableau, doit être en sa première
et principale cause, non pas seulement par imitation, mais en effet de la même
sorte ou d'une façon encore plus éminente qu'il n'est représenté.
(33) 18. Qu'on peut derechef démontrer par cela qu'il y a un Dieu.
De même, parce que nous trouvons en nous l'idée d'un Dieu, ou d'un être tout
parfait, nous pouvons rechercher la cause qui fait que cette idée est en nous;
mais, après avoir considéré avec attention combien sont immenses les perfections
qu'elle nous représente, nous sommes contraints d'avouer que nous ne saurions la
tenir que d'un être très parfait, c'est-à-dire d'un Dieu qui est véritablement
ou qui existe, parce qu'il est non seulement manifeste par la lumière naturelle
que le néant ne peut être auteur de quoi que ce soit, et que le plus parfait ne
saurait être une suite et une dépendance du moins parfait, mais aussi parce que
nous voyons par le moyen de cette même lumière qu'il est impossible que nous
ayons l'idée ou l'image de quoi que ce soit, s'il n'y a en nous ou ailleurs un
original qui comprenne en effet toutes les perfections qui nous sont ainsi
représentées: mais comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de
défauts, et que nous ne possédons pas ces extrêmes perfections dont nous avons
l'idée, nous devons conclure qu'elles sont en quelque nature qui est différente
de la nôtre, et en effet très parfaite, c'est-à-dire qui est Dieu, ou du moins
qu'elles ont été autrefois en cette chose, et il suit de ce qu'elles étaient
infinies qu'elles y sont encore.
19. Qu'encore que nous ne comprenions pas tout ce qui est en Dieu, il n'y a rien
toutefois que nous ne connaissions si clairement comme ses perfections.
Je ne vois point en cela de difficulté pour ceux qui ont accoutumé leur esprit à
la contemplation de la Divinité, et qui ont pris garde à ses perfections
infinies: car encore que nous ne les comprenions pas, parce que la nature de
l'infini est telle que des pensées finies ne le sauraient comprendre, nous les
concevons néanmoins plus clairement et plus distinctement que les choses
matérielles, à cause qu'étant plus simples et n'étant point limitées, ce que
nous en concevons est beaucoup moins confus. Aussi il n'y a point de spéculation
qui puisse plus aider à perfectionner notre entendement, et qui soit plus
importante que celle-ci, d'autant que la considération d'un objet qui n'a point
de bornes en ses perfections nous comble de satisfaction et d'assurance.
(34) 20. Que nous ne sommes pas la cause de nous-mêmes, mais que c'est
Dieu, et que par conséquent il y a un Dieu.
Mais tout le monde n'y prend pas garde comme il faut, et parce que nous savons
assez, lorsque nous avons une idée de quelque machine où il y a beaucoup
d'artifice, la façon dont nous l'avons eue, et que nous ne saurions nous
souvenir de même quand l'idée que nous avons d'un Dieu nous a été communiquée de
Dieu, à cause qu'elle a toujours été en nous, il faut que nous fassions encore
cette revue, et que nous recherchions quel est donc l'auteur de notre âme ou de
notre pensée qui a en soi l'idée des perfections infinies qui sont en Dieu,
parce qu'il est évident que ce qui connaît quelque chose de plus parfait que soi
ne s'est point donné l'être , à cause que par même moyen il se serait donné
toutes les perfections dont il aurait eu connaissance, et par conséquent qu'il
ne saurait subsister par aucun autre que par celui qui possède en effet toutes
ces perfections, c'est-à-dire qui est Dieu.
21. Que la seule durée de notre vie suffit pour démontrer que Dieu est.
Je ne crois pas qu'on doute de la vérité de cette démonstration, pourvu qu'on
prenne garde à la nature du temps ou de la durée de notre vie; car, étant telle
que ses parties ne dépendent point les unes des autres et n'existent jamais
ensemble, de ce que nous sommes maintenant, il ne s'ensuit pas nécessairement
que nous soyons un moment après, si quelque cause, à savoir la même qui nous a
produits, ne continue à nous produire, c'est-à-dire ne nous conserve. Et nous
connaissons aisément qu'il n'y a point de force en nous par laquelle nous
puissions subsister ou nous conserver un seul moment, et que celui qui a tant de
puissance qu'il nous fait subsister hors de lui et qui nous conserve, doit se
conserver soi-même, ou plutôt n'a besoin d'être conservé par qui que ce soit, et
enfin qu'il est Dieu.
22. Qu'en connaissant qu'il y a un Dieu en la façon ici expliquée, on connaît
aussi tous ses attributs, autant qu'ils peuvent être connus par la seule lumière
naturelle.
Nous recevons encore cet avantage, en prouvant de cette sorte l'existence de
Dieu, que nous connaissons (35) par même
moyen ce qu'il est, autant que le permet la faiblesse de notre nature. Car,
faisant réflexion sur l'idée que nous avons naturellement de lui, nous voyons
qu'il est éternel, tout-connaissant, tout-puissant, source de toute bonté et
vérité, créateur de toutes choses, et qu'enfin il a en soi tout ce en quoi nous
pouvons reconnaître quelque perfection infinie ou bien qui n'est bornée d'aucune
imperfection.
23. Que Dieu n'est point corporel, et ne connaît point par l'aide des sens comme
nous, et n'est point auteur du péché.
Car il y a des choses dans le monde qui sont limitées, et en quelque façon
imparfaites, encore que nous remarquions en elles quelques perfections; mais
nous concevons aisément qu'il n'est pas possible qu'aucunes de celles-là soient
en Dieu: ainsi, parce que l'extension constitue la nature du corps, et que ce
qui est étendu peut être divisé en plusieurs parties, et que cela marque du
défaut, nous concluons que Dieu n'est point un corps. Et bien que ce soit un
avantage aux hommes d'avoir des sens, néanmoins, à cause que les sentiments se
font en nous par des impressions qui viennent d'ailleurs, et que cela témoigne
de la dépendance, nous concluons aussi que Dieu n'en a point, mais qu'il entend
et veut, non pas encore comme nous par des opérations aucunement différentes,
mais que toujours par une même et très simple action, il entend, veut et fait
tout, c'est-à-dire toutes les choses qui sont en effet; car il ne veut point la
malice du péché, parce qu'elle n'est rien.
24. Qu'après avoir connu que Dieu est, pour passer à la connaissance des
créatures, il se faut souvenir que notre entendement est fini, et la puissance
de Dieu, infinie.
Après avoir ainsi connu que Dieu existe et qu'il est l'auteur de tout ce qui est
ou qui peut être, nous suivrons sans doute la meilleure méthode dont on se
puisse servir pour découvrir la vérité, si, de la connaissance que nous avons de
sa nature, nous passons à l'explication des choses qu'il a créées, et si nous
essayons de la déduire en telle sorte des notions qui sont naturellement en nos
âmes, que nous ayons une science parfaite, c'est-à-dire que nous connaissions
les effets par leurs causes. Mais, afin que nous puissions
(36) l'entreprendre avec plus de sûreté, nous nous souviendrons
toutes les fois que nous voudrons examiner la nature de quelque chose, que Dieu,
qui en est l'auteur est infini, et que nous sommes entièrement finis.
25. Et il faut croire tout ce que Dieu a révélé, encore qu'il soit au-dessus de
la portée de notre esprit.
Tellement que s'il nous fait la grâce de nous révéler, ou bien à quelques
autres, des choses qui surpassent la portée ordinaire de notre esprit, telles
que sont les mystères de l'Incarnation et de la Trinité, nous ne ferons point
difficulté de les croire, encore que nous ne les entendions peut-être pas bien
clairement. Car nous ne devons point trouver étrange qu'il y ait en sa nature,
qui est immense, et en ce qu'il a fait, beaucoup de choses qui surpassent la
capacité de notre esprit.
26. Qu'il ne faut point tâcher de comprendre l'infini mais seulement penser que
tout ce en quoi nous ne trouvons aucunes bornes est indéfini.
Ainsi nous ne nous embarrasserons jamais dans les disputes de l'infini; d'autant
qu'il serait ridicule que nous, qui sommes finis, entreprissions d'en déterminer
quelque chose, et par ce moyen le supposer ni en tâchant de le comprendre; c'est
pourquoi nous ne nous soucierons pas de répondre à ceux qui demandent si la
moitié d'une ligne infinie est infinie, et si le nombre infini est pair ou non
pair, et autres choses semblables, à cause qu'il n'y a que ceux qui s'imaginent
que leur esprit est infini qui semblent devoir examiner telles difficultés. Et,
pour nous, en voyant des choses dans lesquelles, selon certains sens, nous ne
remarquons point de limites, nous n'assurerons pas pour cela qu'elle soient
infinies, mais nous les estimerons seulement indéfinies. Ainsi, parce que nous
ne saurions imaginer une étendue si grande que nous ne concevions en même temps
qu'il y en peut avoir une plus grande, nous dirons que l'étendue des choses
possibles est indéfinie; et parce qu'on ne saurait diviser un corps en des
parties si petites que chacune de ses parties ne puisse être divisée en d'autres
plus petites, nous penserons que la quantité peut être divisée en des parties
dont le nombre est indéfini; et parce que nous ne saurions imaginer tant
d'étoiles que Dieu n'en puisse créer davantage, nous supposerons que leur nombre
est indéfini, et ainsi du reste.
(37) 27. Quelle différence il y a entre indéfini et infini.
Et nous appellerons ces choses indéfinies plutôt qu'infinies, afin de réserver à
Dieu seul le nom d'infini; tant à cause que nous ne remarquons point de bornes
en ses perfections, comme aussi à cause que nous sommes très assurés qu'il n y
en peut avoir. Pour ce qui est des autres choses, nous savons qu'elles ne sont
pas ainsi absolument parfaites, parce qu'encore que nous y remarquions
quelquefois des propriétés qui nous semblent n'avoir point de limites, nous ne
laissons pas de connaître que cela procède du défaut de notre entendement, et
non point de leur nature.
28. Qu'il ne faut point examiner pour quelle fin Dieu a fait chaque chose, mais
seulement par quel moyen il a voulu qu'elle fut produite.
Nous ne nous arrêterons pas aussi à examiner les fins que Dieu s'est proposées
en créant le monde, et nous rejetterons entièrement de notre philosophie la
recherche des causes finales; car nous ne devons pas tant présumer de
nous-mêmes, que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils:
mais, le considérant comme l'auteur de toutes choses, nous tâcherons seulement
de trouver par la faculté de raisonner qu'il a mise en nous, comment celles que
nous apercevons par l'entremise de nos sens ont pu être produites; et nous
serons assurés, par ceux de ses attributs dont il a voulu que nous ayons quelque
connaissance, que ce que nous aurons une fois aperçu clairement et distinctement
appartenir à la nature de ces choses, a la perfection d'être vrai.
29. Que Dieu n'est point la cause de nos erreurs.
Et le premier de ses attributs qui semble devoir être ici considéré, consiste en
ce qu'il est très véritable et la source de toute lumière, de sorte qu'il n'est
pas possible qu'il nous trompe, c'est-à-dire qu'il soit directement la cause des
erreurs auxquelles nous sommes sujets, et que nous expérimentons en nous-mêmes;
car encore que l'adresse à pouvoir tromper semble être une marque de subtilité
d'esprit entre les hommes, néanmoins jamais (38)
la volonté de tromper ne procède que de malice ou de crainte et de faiblesse, et
par conséquent ne peut être attribuée à Dieu.
30. Et que par conséquent tout cela est vrai que nous connaissons clairement
être vrai, ce qui nous délivre des doutes ci-dessus proposés.
D'où il suit que la faculté de connaître qu'il nous a donnée, que nous appelons
lumière naturelle, n'aperçoit jamais aucun objet qui ne soit vrai en ce qu'elle
l'aperçoit, c'est-à-dire en ce qu'elle connaît clairement et distinctement;
parce que nous aurions sujet de croire que Dieu serait trompeur, s'il nous
l'avait donnée telle que nous prissions le faux pour le vrai lorsque nous en
usons bien. Et cette considération seule nous doit délivrer de ce doute
hyperbolique où nous avons été pendant que nous ne savions pas encore si celui
qui nous a créés avait pris plaisir à nous faire tels, que nous fussions trompés
en toutes les choses qui nous semblent très claires. Elle doit nous servir aussi
contre toutes les autres raisons que nous avions de douter, et que j'ai
alléguées ci-dessus; même les vérités de mathématique ne nous seront plus
suspectes, à cause qu'elles sont très évidentes; et si nous apercevons quelque
chose par nos sens, soit en veillant, soit en dormant, pourvu que nous séparions
ce qu'il y aura de clair et de distinct en la notion que nous aurons de cette
chose de ce qui sera obscur et confus, nous pourrons facilement nous assurer de
ce qui sera vrai. Je ne m'étends pas ici davantage sur ce sujet, parce que j'en
ai amplement traité dans les Méditations de ma métaphysique, et ce qui suivra
tantôt servira encore à l'expliquer mieux.
31. Que nos erreurs au regard de Dieu ne sont que des négations, mais au regard
de nous sont des privations ou des défauts.
Mais parce qu'il arrive que nous nous méprenons souvent, quoique Dieu ne soit
pas trompeur, si nous désirons rechercher la cause de nos erreurs, et en
découvrir la source, afin de les corriger; il faut que nous prenions garde
qu'elles ne dépendent pas tant de notre entendement comme de notre volonté, et
qu'elles ne sont pas des choses ou substances qui aient besoin du concours
actuel de Dieu pour être produites; en sorte (39)
qu'elles ne sont à son égard que des négations, c'est-à-dire qu'il ne nous a pas
donné tout ce qu'il pouvait nous donner, et que nous voyons par même moyen qu'il
n'était point tenu de nous donner; au lieu qu'à notre égard elles sont des
défauts et des imperfections.
32. Qu'il n'y a en nous que deux sortes de pensées, à savoir la perception de
l'entendement et l'action de la volonté.
Car toutes les façons de penser que nous remarquons en nous peuvent être
rapportées à deux générales, dont l'une consiste à apercevoir par l'entendement,
et l'autre à se déterminer par la volonté. Ainsi sentir, imaginer et même
concevoir des choses purement intelligibles, ne sont que des façons différentes
d'apercevoir; mais désirer, avoir de l'aversion, assurer, nier, douter, sont des
façons différentes de vouloir.
33. Que nous ne nous trompons que lorsque nous jugeons de quelque chose qui ne
nous est pas assez connue.
Lorsque nous apercevons quelque chose, nous ne sommes point en danger de nous
méprendre si nous n'en jugeons en aucune façon; et quand même nous en jugerions,
pourvu que nous ne donnions notre consentement qu'à ce que nous connaissons
clairement et distinctement devoir être compris en ce dont nous jugeons, nous ne
saurions non plus faillir; mais ce qui fait que nous nous trompons ordinairement
est que nous jugeons bien souvent, encore que nous n'ayons pas une connaissance
bien exacte de ce dont nous jugeons.
34. Que la volonté aussi bien que l'entendement est requise pour juger.
J'avoue que nous ne saurions juger de rien, si notre entendement n'y intervient,
parce qu'il n'y a pas d'apparence que notre volonté se détermine sur ce que
notre entendement n'aperçoit en aucune façon; mais comme la volonté est
absolument nécessaire, afin que nous donnions notre consentement à ce que nous
avons aucunement aperçu, et qu'il n'est pas nécessaire pour faire un jugement
tel quel que nous ayons une connaissance entière et parfaite; de là vient que
bien souvent nous donnons notre consentement à des choses dont nous n'avons
jamais eu qu'une connaissance fort confuse.
(40) 35. Qu'elle a plus d'étendue que lui, et que de là viennent nos
erreurs.
De plus, l'entendement ne s'étend qu'à ce peu d'objets qui se présentent à lui,
et sa connaissance est toujours fort limitée: au lieu que la volonté en quelque
sens peut sembler infinie, parce que nous n'apercevons rien qui puisse être
l'objet de quelque autre volonté, même de cette immense qui est en Dieu, à quoi
la nôtre ne puisse aussi s'étendre; ce qui est cause que nous la portons
ordinairement au delà de ce que nous connaissons clairement et distinctement; et
lorsque nous en abusons de la sorte, ce n'est pas merveille s'il nous arrive de
nous méprendre.
36. Lesquelles ne peuvent être imputées à Dieu.
Or, quoique Dieu ne nous ait pas donné un entendement tout-connaissant, nous ne
devons pas croire pour cela qu'il soit l'auteur de nos erreurs, parce que tout
entendement créé est fini, et qu'il est de la nature de l'entendement fini de
n'être pas tout-connaissant.
37. Que la principale perfection de l'homme est d'avoir un libre arbitre, et que
c'est ce qui le rend digne de louange ou de blâme.
Au contraire, la volonté étant, de sa nature, très étendue, ce nous est un
avantage très grand de pouvoir agir par son moyen, c'est-à-dire librement; en
sorte que nous soyons tellement les maîtres de nos actions, que nous sommes
dignes de louange lorsque nous les conduisons bien: car, tout ainsi qu'on ne
donne point aux machines qu'on voit se mouvoir en plusieurs façons diverses,
aussi justement qu'on saurait désirer, des louanges qui se rapportent
véritablement à elles, parce que ces machines ne représentent aucune action
qu'elles ne doivent faire par le moyen de leurs ressorts, et qu'on en donne à
l'ouvrier qui les a faites, parce qu'il a eu le pouvoir et la volonté de les
composer avec tant d'artifice; de même on doit nous attribuer quelque chose de
plus, de ce que nous choisissons ce qui est vrai, lorsque nous le distinguons
d'avec le faux, par une détermination de notre volonté, que si nous y étions
déterminés et contraints par un principe étranger.
(41) 38. Que nos erreurs sont des défauts de notre façon d'agir, mais non
point de notre nature; et que les fautes des sujets peuvent souvent être
attribuées aux autres maîtres, mais non point à Dieu.
Il est bien vrai que toutes les fois que nous faillons, il y a du défaut en
notre façon d'agir ou en l'usage de notre liberté; mais il n'y a point pour cela
de défaut en notre nature, à cause qu'elle est toujours la même quoique nos
jugements soient vrais ou faux. Et quand Dieu aurait pu nous donner une
connaissance si grande que nous n'eussions jamais été sujets à faillir, nous
n'avons aucun droit pour cela de nous plaindre de lui; car encore que parmi nous
celui qui a pu empêcher un mal et ne l'a pas empêché en soit blâmé et jugé comme
coupable, il n'en est pas de même à l'égard de Dieu, d'autant que le pouvoir que
les hommes ont les uns sur les autres est institué afin qu'ils empêchent de mal
faire ceux qui leur sont inférieurs, et que la toute-puissance que Dieu a sur
l'univers est très absolue et très libre. C'est pourquoi nous devons le
remercier des biens qu'il nous a faits, et non point nous plaindre de ce qu'il
ne nous a pas avantagés de ceux que nous connaissons qui nous manquent et qu'il
aurait peut-être pu nous départir.
39. Que la liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule
expérience que nous en avons.
Au reste il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son
consentement ou ne le pas donner quand bon lui semble, que cela peut être compté
pour une de nos plus communes notions. Nous en avons eu ci-devant une preuve
bien claire; car, au même temps que nous doutions de tout, et que nous
supposions même que celui qui nous a créés employait son pouvoir à nous tromper
en toutes façons, nous apercevions en nous une liberté si grande, que nous
pouvions nous empêcher de croire ce que nous ne connaissions pas encore
parfaitement bien. Or, ce que nous apercevions distinctement, et dont nous ne
pouvions douter pendant une suspension si générale, est aussi certain qu'aucune
autre chose que nous puissions jamais connaître.
(42) 40. Que nous savons aussi très certainement que Dieu a préordonné
toutes choses.
Mais, à cause que ce que nous avons depuis connu de Dieu nous assure que sa
puissance est si grande que nous ferions un crime de penser que nous eussions
jamais été capables de faire aucune chose qu'il ne l'eût auparavant ordonnée,
nous pourrions aisément nous embarrasser en des difficultés très grandes si nous
entreprenions d'accorder la liberté de notre volonté avec ses ordonnances, et si
nous tâchions de comprendre, c'est-à-dire d'embrasser et comme limiter avec
notre entendement, toute l'étendue de notre libre arbitre et l'ordre de la
Providence éternelle.
41. Comment on peut accorder notre libre arbitre avec la préordination divine.
Au lieu que nous n'aurons point du tout de peine à nous en délivrer, si nous
remarquons que notre pensée est finie, et que la toute-puissance de Dieu, par
laquelle il a non seulement connu de toute éternité ce qui est ou qui peut être,
mais il l'a aussi voulu, est infinie. Ce qui fait que nous avons bien assez
d'intelligence pour connaître clairement et distinctement que cette puissance
est en Dieu; mais que nous n'en avons pas assez pour comprendre tellement son
étendue que nous puissions savoir comment elle laisse les actions des hommes
entièrement libres et indéterminées; et que d'autre côté nous sommes aussi
tellement assurés de la liberté et de l'indifférence qui est en nous, qu'il n'y
a rien que nous connaissions plus clairement; de façon que la toute-puissance de
Dieu ne nous doit point empêcher de la croire. Car nous aurions tort de douter
de ce que nous apercevons intérieurement et que nous savons par expérience être
en nous, parce que nous ne comprenons pas une autre chose que nous savons être
incompréhensible de sa nature.
42. Comment, encore que nous ne voulions jamais faillir, c'est néanmoins par
notre volonté que nous faillons.
Mais, parce que nous savons que l'erreur dépend de notre volonté, et que
personne n'a la volonté de se tromper, on s'étonnera peut-être qu'il y ait de
l'erreur en nos jugements. Mais il faut remarquer qu'il y a bien
(43) de la différence entre vouloir être
trompé et vouloir donner son consentement à des opinions qui sont cause que nous
nous trompons quelquefois. Car encore qu'il n'y ait personne qui veuille
expressément se méprendre, il ne s'en trouve presque pas un qui ne veuille
donner son consentement à des choses qu'il ne connaît pas distinctement: et même
il arrive souvent que c'est le désir de connaître la vérité qui fait que ceux
qui ne savent pas l'ordre qu'il faut tenir pour la rechercher manquent de la
trouver et se trompent, à cause qu'il les incite à précipiter leurs jugements,
et à prendre des choses pour vraies, desquelles ils n'ont pas assez de
connaissance.
43. Que nous ne saurions faillir en ne jugeant que des choses que nous
apercevons clairement et distinctement.
Mais il est certain que nous ne prendrons jamais le faux pour le vrai tant que
nous ne jugerons que de ce que nous apercevons clairement et distinctement,
parce que Dieu n'étant point trompeur, la faculté de connaître qu'il nous a
donnée ne saurait faillir, ni même la faculté de vouloir, lorsque nous ne
l'étendons point au delà de ce que nous connaissons. Et quand même cette vérité
n'aurait pas été démontrée, nous sommes naturellement si enclins à donner notre
consentement aux choses que nous apercevons manifestement, que nous n'en
saurions douter pendant que nous les apercevons de la sorte.
44. Que nous ne saurions que mal juger de ce que nous n'apercevons pas
clairement, bien que notre jugement puisse être vrai, et que c'est souvent notre
mémoire qui nous trompe.
Il est aussi très certain que toutes les fois que nous approuvons quelque raison
dont nous n'avons pas une connaissance bien exacte, ou nous nous trompons, ou,
si nous trouvons la vérité, comme ce n'est que par hasard, nous ne saurions être
assurés de l'avoir rencontrée et ne saurions savoir certainement que nous ne
nous trompons point. J'avoue qu'il arrive rarement que nous jugions d'une chose
en même temps que nous remarquons que nous ne la connaissons pas assez
distinctement à cause que la raison naturellement nous dicte que nous ne devons
jamais juger de rien que de ce que nous connaissons distinctement auparavant que
de juger. Mais nous nous trompons souvent parce que nous présumons avoir
autrefois connu plusieurs choses,(44) et que
tout aussitôt qu'il nous en souvient nous y donnons notre consentement, de même
que si nous les avions suffisamment examinées, bien qu'en effet nous n'en ayons
jamais eu une connaissance bien exacte.
45 Ce que c'est qu'une perception claire et distincte.
Il y a même des personnes qui en toute leur vie n'aperçoivent rien comme il faut
pour en bien juger; car la connaissance sur laquelle on peut établir un jugement
indubitable doit être non seulement claire, mais aussi distincte. J'appelle
claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif; de même que
nous disons voir clairement les objets lorsque étant présents ils agissent assez
fort, et que nos yeux sont disposés à les regarder; et distincte, celle qui est
tellement précise et différente de toutes les autres, qu'elle ne comprend en soi
que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut.
46. Qu'elle peut être claire sans être distincte, mais non au contraire.
Par exemple, lorsque quelqu'un sent une douleur cuisante, la connaissance qu'il
a de cette douleur est claire à son égard, et n'est pas pour cela toujours
distincte, parce qu'il la confond ordinairement avec le faux jugement qu'il fait
sur la nature de ce qu'il pense être en la partie blessée, qu'il croit être
semblable à l'idée ou au sentiment de la douleur qui est en sa pensée, encore
qu'il n'aperçoive rien clairement que le sentiment ou la pensée confuse qui est
en lui. Ainsi la connaissance peut être claire sans être distincte, et ne peut
être distincte qu'elle ne soit claire par même moyen.
47. Que pour ôter les préjugés de notre enfance, il faut considérer ce qu'il y a
de clair en chacune de nos premières notions.
Or, pendant nos premières années, notre âme ou notre pensée était si fort
offusquée du corps, qu'elle ne connaissait rien distinctement, bien qu'elle
aperçût plusieurs choses assez clairement; et parce qu'elle ne laissait pas de
faire cependant une réflexion telle quelle sur les choses qui se présentaient,
nous avons rempli notre mémoire de beaucoup de préjugés, dont nous
n'entreprenons presque jamais de nous délivrer, encore (45)
qu'il soit très certain que nous ne saurions autrement les bien examiner. Mais
afin que nous le puissions maintenant sans beaucoup de peine, je ferai ici un
dénombrement de toutes les notions simples qui composent nos pensées, et
séparerai ce qu'il y a de clair en chacune d'elles, et ce qu'il y a d'obscur ou
en quoi nous pouvons faillir.
48. Que tout ce dont nous avons quelque notion est considéré comme une chose ou
comme une vérité; et le dénombrement des choses.
Je distingue tout ce qui tombe sous notre connaissance en deux genres: le
premier contient toutes les choses qui ont quelque existence, et l'autre toutes
les vérités qui ne sont rien hors de notre pensée. Touchant les choses, nous
avons premièrement certaines notions générales qui se peuvent rapporter à
toutes, à savoir celles que nous avons de la substance, de la durée, de l'ordre
et du nombre, et peut-être aussi quelques autres. Puis nous en avons aussi de
plus particulières, qui servent à les distinguer. Et la principale distinction
que je remarque entre toutes les choses créées est que les unes sont
intellectuelles, c'est-à-dire sont des substances intelligentes, ou bien des
propriétés qui appartiennent à ces substances; et les autres sont corporelles
c'est-à-dire sont des corps, ou bien des propriétés qui appartiennent au corps.
Ainsi l'entendement, la volonté et toutes les façons de connaître et de vouloir,
appartiennent à la substance qui pense; la grandeur, ou l'étendue en longueur,
largeur et profondeur, la figure, le mouvement, la situation des parties et la
disposition qu'elles ont à être divisées, et telles autres propriétés, se
rapportent au corps. Il y a encore outre cela certaines choses que nous
expérimentons en nous-mêmes, qui ne doivent point être attribuées à l'âme seule,
ni aussi au corps seul, mais à l'étroite union qui est entre eux, ainsi que
j'expliquerai ci-après: tels sont les appétits de boire, de manger, et les
émotions ou les passions de l'âme, qui ne dépendent pas de la pensée seule,
comme l'émotion à la colère, à la joie, à la tristesse, à l'amour, etc.; tels
sont tous les sentiments, comme la lumière, les couleurs, les sons, les odeurs,
le goût, la chaleur, la dureté, et toutes les autres qualités qui ne tombent que
sous le sens de l'attouchement.
(46)49. Que les vérités ne peuvent ainsi être dénombrées, et qu'il n'en
est pas besoin.
Jusques ici j'ai dénombré tout ce que nous connaissons comme des choses, il
reste à parler de ce que nous connaissons comme des vérités. Par exemple,
lorsque nous pensons qu'on ne saurait faire quelque chose de rien, nous ne
croyons point que cette proposition soit une chose qui existe ou la propriété de
quelque chose, mais nous la prenons pour une certaine vérité éternelle qui a son
siège en notre pensée, et que l'on nomme une notion commune ou une maxime: tout
de même quand on dit qu'il est impossible qu'une même chose en même temps soit
et ne soit pas, que ce qui a été fait ne peut n'être pas fait, que celui qui
pense ne peut manquer d'être ou d'exister pendant qu'il pense et quantité
d'autres semblables, ce sont seulement des vérités, et non pas des choses qui
soient hors de notre pensée, et il y en a si grand nombre de telles qu'il serait
malaisé de les dénombrer, mais aussi n'est-il pas nécessaire, parce que nous ne
saurions manquer de les savoir lorsque l'occasion se présente de penser à elles,
et que nous n'avons point de préjugés qui nous aveuglent.
50. Que toutes ces vérités peuvent être clairement aperçues, mais non pas de
tous, à cause des préjugés.
Pour ce qui est des vérités qu'on nomme des notions communes, il est certain
qu'elles peuvent être connues de plusieurs très clairement et très
distinctement; car autrement elles ne mériteraient pas d'avoir ce nom; mais il
est vrai aussi qu'il y en a qui le méritent au regard de quelques personnes, qui
ne le méritent point au regard des autres, à cause qu'elles ne leur sont pas
assez évidentes. Non pas que je croie que la faculté de connaître qui est en
quelques hommes s'étende plus loin que celle qui est communément en tous, mais
c'est plutôt qu'il y en a lesquels ont imprimé de longue main des opinions en
leur créance qui, étant contraires à quelques-unes de ces vérités, empêchent
qu'ils ne les puissent apercevoir, bien qu'elles soient fort manifestes à ceux
qui ne sont point ainsi préoccupés.
51. Ce que c'est que la substance; et que c'est un nom qu'on ne peut attribuer à
Dieu et aux créatures en même sens.
Pour ce qui est des choses que nous considérons (47)
comme ayant quelque existence, il est besoin que nous les examinions ici l'une
après l'autre, afin de distinguer ce qui est obscur d'avec ce qui est évident en
la notion que nous avons de chacune. Lorsque nous concevons la substance, nous
concevons seulement une chose qui existe en telle façon qu'elle n'a besoin que
de soi-même pour exister. En quoi il peut y avoir de l'obscurité touchant
l'explication de ce mot, n'avoir besoin que de soi-même; car, à proprement
parler, il n'y a que Dieu qui soit tel, et il n'y a aucune chose créée qui
puisse exister un seul moment sans être soutenue et conservée par sa puissance.
C'est pourquoi on a raison dans l'École de dire que le nom de substance n'est
pas univoque au regard de Dieu et des créatures, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune
signification de ce mot que nous concevions distinctement, laquelle convienne à
lui et à elles: mais parce qu'entre les choses créées quelques-unes sont de
telle nature qu'elles ne peuvent exister sans quelques autres, nous les
distinguons d'avec celles qui n'ont besoin que du concours ordinaire de Dieu, en
nommant celles-ci des substances, et celles-là des qualités ou des attributs de
ces substances.
52. Qu'il peut être attribué à l'âme et au corps en même sens; et comment on
connaît la substance.
Et la notion que nous avons ainsi de la substance créée se rapporte en même
façon à toutes, c'est-à-dire à celles qui sont immatérielles comme à celles qui
sont matérielles ou corporelles; car il faut seulement, pour entendre que ce
sont des substances, que nous apercevions qu'elles peuvent exister sans l'aide
d'aucune chose créée. Mais lorsqu'il est question de savoir si quelqu'une de ces
substances existe véritablement, c'est-à-dire si elle est à présent dans le
monde, ce n'est pas assez qu'elle existe en cette façon pour faire que nous
l'apercevions: car cela seul ne nous découvre rien qui excite quelque
connaissance particulière en notre pensée; il faut outre cela qu'elle ait
quelques attributs que nous puissions remarquer; et il n'y en a aucun qui ne
suffise pour cet effet, à cause que l'une de nos notions communes est que le
néant ne peut avoir aucuns attributs, ni propriétés ou qualités: c'est pourquoi,
lorsqu'on en rencontre quelqu'un, on a raison de conclure qu'il est l'attribut
de quelque substance, et que cette substance existe.
(48) 53. Que chaque substance a un attribut principal, et que celui de
l'âme est la pensée, comme l'extension est celui du corps.
Mais encore que chaque attribut soit suffisant pour faire connaître la
substance, il y en a toutefois un en chacune qui constitue sa nature et son
essence, et de qui tous les autres dépendent. A savoir, l'étendue en longueur,
largeur et profondeur, constitue la nature de la substance corporelle; et la
pensée constitue la nature de la substance qui pense. Car tout ce que d'ailleurs
on peut attribuer au corps présuppose de l'étendue, et n'est qu'une dépendance
de ce qui est étendu; de même, toutes les propriétés que nous trouvons en la
chose qui pense ne sont que des façons différentes de penser. Ainsi nous ne
saurions concevoir, par exemple, de figure, si ce n'est en une chose étendue, ni
de mouvement qu'en un espace qui est étendu; ainsi l'imagination, le sentiment
et la volonté dépendent tellement d'une chose qui pense que nous ne les pouvons
concevoir sans elle. Mais, au contraire, nous pouvons concevoir l'étendue sans
figure ou sans mouvement; et la chose qui pense sans imagination ou sans
sentiment, et ainsi du reste.
54. Comment nous pouvons avoir des pensées distinctes de la substance qui pense,
de celle qui est corporelle, et de Dieu.
Nous pouvons donc avoir deux notions ou idées claires et distinctes, l'une d'une
substance créée qui pense, et l'autre d'une substance étendue, pourvu que nous
séparions soigneusement tous les attributs de la pensée d'avec les attributs de
l'étendue. Nous pouvons avoir aussi une idée claire et distincte d'une substance
incréée qui pense et qui est indépendante, c'est-à-dire d'un Dieu, pourvu que
nous ne pensions pas que cette idée nous représente tout ce qui est en lui, et
que nous n'y mêlions rien par une fiction de notre entendement; mais que nous
prenions garde seulement à ce qui est compris véritablement en la notion
distincte que nous avons de lui et que nous savons appartenir à la nature d'un
être tout parfait. Car il n'y a personne qui puisse nier qu'une telle idée de
Dieu soit en nous, s'il ne veut croire sans raison que l'entendement humain ne
saurait avoir aucune connaissance de la Divinité.
(49) 55. Comment nous en pouvons aussi avoir de la durée, de l'ordre et
du nombre.
Nous concevons aussi très distinctement ce que c'est que la durée, l'ordre et le
nombre, si, au lieu de mêler dans l'idée que nous en avons ce qui appartient
proprement à l'idée de la substance, nous pensons seulement que la durée de
chaque chose est un mode ou une façon dont nous considérons cette chose en tant
qu'elle continue d'être; et que pareillement l'ordre et le nombre ne diffèrent
pas en effet des choses ordonnées et nombrées, mais qu'ils sont seulement des
façons sous lesquelles nous considérons diversement ces choses.
56. Ce que c'est que qualité et attribut, et façon ou mode.
Lorsque je dis ici façon ou mode, je n'entends rien que ce que je nomme ailleurs
attribut ou qualité. Mais lorsque je considère que la substance en est autrement
disposée ou diversifiée, je me sers particulièrement du nom de mode ou façon; et
lorsque, de cette disposition ou changement, elle peut être appelée telle, je
nomme qualité les diverses façons qui font qu'elle est ainsi nommée; enfin,
lorsque je pense plus généralement que ces modes ou qualités sont en la
substance, sans les considérer autrement que comme les dépendances de cette
substance, je les nomme attributs. Et, parce que je ne dois concevoir en Dieu
aucune variété ni changement, je ne dis pas qu'il y ait en lui des modes ou des
qualités, mais plutôt des attributs; et même dans les choses créées, ce qui se
trouve en elles toujours de même sorte, comme l'existence et la durée en la
chose qui existe et qui dure, je le nomme attribut, et non pas mode ou qualité.
57. Qu'il y a des attributs qui appartiennent aux choses auxquelles ils sont
attribués, et d'autres qui dépendent de notre pensée.
De ces qualités ou attributs, il y en a quelques-uns qui sont dans les choses
mêmes, et d'autres qui ne sont qu'en notre pensée; ainsi le temps, par exemple,
que nous distinguons de la durée prise en général, et que nous disons être le
nombre du mouvement, n'est rien qu'une certaine façon dont nous pensons à cette
durée, parce que nous ne concevons point que la durée des choses
(50) qui sont mues soit autre que celle des
choses qui ne le sont point; comme il est évident de ce que si deux corps sont
mus pendant une heure, l'un vite et l'autre lentement, nous ne comptons pas plus
de temps en l'un qu'en l'autre, encore que nous supposions plus de mouvement en
l'un de ces deux corps. Mais afin de comprendre la durée de toutes les choses
sous une même mesure, nous nous servons ordinairement de la durée de certains
mouvements réguliers qui font les jours et les années, et la nommons temps,
après l'avoir ainsi comparée; bien qu'en effet ce que nous nommons ainsi ne soit
rien, hors de la véritable durée des choses, qu'une façon de penser.
58. Que les nombres et les universaux dépendent de notre pensée.
De même le nombre que nous considérons en général, sans faire réflexion sur
aucune chose créée, n'est point hors de notre pensée, non plus que toutes ces
autres idées générales que dans l'École on comprend sous le nom d'universaux.
59. Quels sont les universaux.
Qui se font de cela seul que nous nous servons d'une même idée pour penser à
plusieurs choses particulières qui ont entre elles un certain rapport. Et
lorsque nous comprenons sous un même nom les choses qui sont représentées par
cette idée, ce nom aussi est universel. Par exemple, quand nous voyons deux
pierres et que, sans penser autrement à ce qui est de leur nature, nous
remarquons seulement qu'il y en a deux, nous formons en nous l'idée d'un certain
nombre que nous nommons le nombre de deux. Si, voyant ensuite deux oiseaux ou
deux arbres, nous remarquons (sans penser aussi à ce qui est de leur nature)
qu'il y en a deux, nous reprenons par ce moyen la même idée que nous avions
auparavant formée, et la rendons universelle, et le nombre aussi que nous
nommons d'un nom universel le nombre de deux. De même, lorsque nous considérons
une figure de trois côtés, nous formons une certaine idée que nous nommons
l'idée du triangle, et nous en servons ensuite à nous représenter généralement
toutes les figures qui n'ont que trois côtés. Mais quand nous remarquons plus
particulièrement que, des figures de trois côtés, les unes ont un angle droit et
que les autres n'en ont point, nous formons en nous une idée universelle du
triangle rectangle, qui, étant rapportée à la précédente qui est générale et
plus universelle, peut être nommée espèce;(51) et l'angle droit, la
différence universelle par où les triangles rectangles diffèrent de tous les
autres; de plus, si nous remarquons que le carré du côté qui sous-tend l'angle
droit est égal aux carrés des deux autres côtés, et que cette propriété convient
seulement à cette espèce de triangles, nous la pourrons nommer propriété
universelle des triangles rectangles. Enfin, si nous supposons que de ces
triangles les uns se meuvent et que les autres ne se meuvent point, nous
prendrons cela pour un accident universel en ces triangles; et c'est ainsi qu'on
compte ordinairement cinq universaux, à savoir le genre, l'espèce, la
différence, le propre et l'accident.
60. Des distinctions, et premièrement de celle qui est réelle.
Pour ce qui est du nombre que nous remarquons dans les choses mêmes, il vient de
la distinction qui est entre elles; et il y a des distinctions de trois sortes:
à savoir, réelle, modale, et de raison, ou bien qui se fait de la pensée. La
réelle se trouve proprement entre deux ou plusieurs substances. Car nous pouvons
conclure que deux substances sont réellement distinctes l'une de l'autre, de
cela seul que nous en pouvons concevoir une clairement et distinctement sans
penser à l'autre; parce que, suivant ce que nous connaissons de Dieu, nous
sommes assurés qu'il peut faire tout ce dont nous avons une idée claire et
distincte. C'est pourquoi, de ce que nous avons maintenant l'idée, par exemple,
d'une substance étendue ou corporelle, bien que nous ne sachions pas encore
certainement si une telle chose est à présent dans le monde, néanmoins, parce
que nous en avons l'idée, nous pouvons conclure qu'elle peut être, et qu'en cas
qu'elle existe, quelque partie que nous puissions déterminer de la pensée doit
être distincte réellement de ses autres parties. De même, parce qu'un chacun de
nous aperçoit en soi qu'il pense, et qu'il peut en pensant exclure de soi ou de
son âme toute autre substance ou qui pense ou qui est étendue, nous pouvons
conclure aussi qu'un chacun de nous ainsi considéré est réellement distinct de
toute autre substance qui pense, et de toute substance corporelle. Et quand Dieu
même joindrait si étroitement un corps à une âme qu'il fût impossible de les
unir davantage, et ferait un composé de ces deux substances ainsi unies, nous
concevons aussi qu'elles demeureraient toutes deux réellement distinctes,
nonobstant cette union, parce que, quelque liaison que Dieu ait mise entre
elles, (52) il n'a pu se défaire de la puissance qu'il avait de les
séparer, ou bien de les conserver l'une sans l'autre, et que les choses que Dieu
peut séparer ou conserver séparément les unes des autres sont réellement
distinctes.
61. De la distinction modale.
Il y a deux sortes de distinction modale, à savoir, l'une entre le mode que nous
avons appelé façon et la substance dont il dépend et qu'il diversifie; et
l'autre entre deux différentes façons d'une même substance. La première est
remarquable en ce que nous pouvons apercevoir clairement la substance sans la
façon qui diffère d'elle en cette sorte, mais que réciproquement nous ne pouvons
avoir une idée distincte d'une telle façon sans penser à une telle substance. Il
y a, par exemple, une distinction modale entre la figure ou le mouvement et la
substance corporelle dont ils dépendent tous deux; il y en a aussi entre assurer
ou se ressouvenir et la chose qui pense. Pour l'autre sorte de distinction, qui
est entre deux différentes façons d'une même substance, elle est remarquable en
ce que nous pouvons connaître l'une de ces façons sans l'autre, comme la figure
sans le mouvement, et le mouvement sans la figure; mais que nous ne pouvons
penser distinctement ni à l'une ni à l'autre que nous ne sachions qu'elles
dépendent toutes deux d'une même substance. Par exemple, si une pierre est mue,
et avec cela carrée, nous pouvons connaître sa figure carrée sans savoir qu'elle
soit mue, et réciproquement nous pouvons savoir qu'elle est mue sans savoir si
elle est carrée; mais nous ne pouvons avoir une connaissance distincte de ce
mouvement et de cette figure si nous ne connaissons qu'ils sont tous deux en une
même chose, à savoir en la substance de cette pierre. Pour ce qui est de la
distinction dont la façon d'une substance est différente d'une autre substance
ou bien de la façon d'une autre substance, comme le mouvement d'un corps est
différent d'un autre corps ou d'une chose qui pense, ou bien comme le mouvement
est différent du doute, il me semble qu'on la doit nommer réelle plutôt que
modale, à cause que nous ne saurions connaître les modes sans les substances
dont ils dépendent, et que les substances sont réellement distinctes les unes
des autres.
(53) 62. De la distinction qui se fait par la pensée.
Enfin, la distinction qui se fait par la pensée consiste en ce que nous
distinguons quelquefois une substance de quelqu'un de ses attributs sans lequel
néanmoins il n'est pas possible que nous en ayons une connaissance distincte; ou
bien en ce que nous tâchons de séparer d'une même substance deux tels attributs,
en pensant à l'un sans penser à l'autre. Cette distinction est remarquable en ce
que nous ne saurions avoir une idée claire et distincte d'une telle substance si
nous lui ôtons un tel attribut; ou bien en ce que nous ne saurions avoir une
idée claire et distincte de l'un de deux ou plusieurs tels attributs si nous le
séparons des autres. Par exemple, à cause qu'il n'y a point de substance qui ne
cesse d'exister lorsqu'elle cesse de durer, la durée n'est distincte de la
substance que par la pensée; et généralement tous les attributs qui font que
nous avons des pensées diverses d'une même chose, tels que sont par exemple
l'étendue du corps et sa propriété d'être divisé en plusieurs parties, ne
diffèrent du corps qui nous sert d'objet, et réciproquement l'un de l'autre,
qu'à cause que nous pensons quelquefois confusément à l'un sans penser à
l'autre. Il me souvient d'avoir mêlé la distinction qui se fait par la pensée
avec la modale, sur la fin des réponses que j'ai faites aux premières objections
qui m'ont été envoyées sur les Méditations de ma métaphysique; mais cela ne
répugne point à ce que j'écris en cet endroit, parce que, n'ayant pas dessein de
traiter pour lors fort amplement de cette matière, il me suffisait de les
distinguer toutes deux de la réelle.
63. Comment on peut avoir des notions distinctes de l'extension et de la pensée,
en tant que l'une constitue la nature du corps et l'autre celle de l'âme.
Nous pouvons aussi considérer la pensée et l'étendue comme les choses
principales qui constituent la nature de la substance intelligente et
corporelle, et alors nous ne devons point les concevoir autrement que comme la
substance même qui pense et qui est étendue; c'est-à-dire comme l'âme et le
corps; car nous les connaissons en cette sorte très clairement et très
distinctement. Il est même plus aisé de connaître une substance qui pense ou une
substance étendue que la (54) substance
toute seule, laissant à part si elle pense ou si elle est étendue; parce qu'il y
a quelque difficulté à séparer la notion que nous avons de la substance de celle
que nous avons de la pensée et de l'étendue: car elles ne diffèrent de la
substance que par cela seul que nous considérons quelquefois la pensée ou
l'étendue sans faire réflexion sur la chose même qui pense ou qui est étendue.
Et notre conception n'est pas plus distincte parce qu'elle comprend peu de
choses, mais parce que nous discernons soigneusement ce qu'elle comprend, et que
nous prenons garde à ne le point confondre avec d'autres notions qui la
rendraient plus obscure.
64. Comment on peut aussi les concevoir distinctement en les prenant pour des
modes ou attributs de ces substances.
Nous pouvons considérer aussi la pensée et l'étendue comme les modes ou
différentes façons qui se trouvent en la substance; c'est-à-dire que lorsque
nous considérons qu'une même âme peut avoir plusieurs pensées diverses et qu'un
même corps avec sa même grandeur peut être étendu en plusieurs façons, tantôt
plus en longueur et moins en largeur ou en profondeur, et quelquefois au
contraire plus en largeur et moins en longueur; et que nous ne distinguons la
pensée et l'étendue de ce qui pense et de ce qui est étendu que comme les
dépendances d'une chose, de la chose même dont elles dépendent; nous les
connaissons aussi clairement et aussi distinctement que leurs substances, pourvu
que nous ne pensions point qu'elles subsistent d'elles-mêmes, mais qu'elles sont
seulement les façons ou dépendances de quelques substances. Parce que, quand
nous les considérons comme les propriétés des substances dont elles dépendent,
nous les distinguons aisément de ces substances, et les prenons pour telles
qu'elles sont véritablement; au lieu que si nous voulions les considérer sans
substance, cela pourrait être cause que nous les prendrions pour des choses qui
subsistent d'elles-mêmes; en sorte que nous confondrions l'idée que nous devons
avoir de la substance avec celle que nous devons avoir de ses propriétés.
65. Comment on conçoit aussi leurs diverses propriétés ou attributs.
Nous pouvons aussi concevoir fort distinctement diverses façons de penser, comme
entendre, imaginer, se souvenir, vouloir, etc.; et diverses façons d'étendue,
(55) ou qui appartiennent à l'étendue, comme
généralement toutes les figures, la situation des parties et leurs mouvements
pourvu que nous les considérions simplement comme les dépendances des substances
où elles sont; et quant à ce qui est du mouvement, pourvu que nous pensions
seulement à celui qui se fait d'un lieu en autre, sans rechercher la force qui
le produit, laquelle toutefois j'essayerai de faire connaître lorsqu'il en sera
temps.
66. Que nous avons aussi des notions distinctes de nos sentiments, de nos
affections et de nos appétits, bien que souvent nous nous trompions aux
jugements que nous en faisons.
Il ne reste plus que les sentiments, les affections et les appétits, desquels
nous pouvons avoir aussi une connaissance claire et distincte, pourvu que nous
prenions garde à ne comprendre dans les jugements que nous en ferons que ce que
nous connaîtrons précisément par le moyen de notre entendement et dont nous
serons assurés par la raison. Mais il est malaisé d'user continuellement d'une
telle précaution, au moins à l'égard de nos sens, à cause que nous avons cru dès
le commencement de notre vie que toutes les choses que nous sentions avaient une
existence hors de notre pensée et qu'elles étaient entièrement semblables aux
sentiments ou aux idées que nous avions à leur occasion. Ainsi, lorsque nous
avons vu, par exemple, une certaine couleur, nous avons cru voir une chose qui
subsistait hors de nous, et qui était semblable à l'idée que nous avions. Or
nous avons ainsi jugé en tant de rencontres, et il nous a semblé voir cela si
clairement et si distinctement, à cause que nous étions accoutumés à juger de la
sorte, qu'on ne doit pas trouver étrange que quelques-uns demeurent ensuite
tellement persuadés de ce faux préjugé qu'ils ne puissent pas même se résoudre à
en douter.
67. Que souvent même nous nous trompons en jugeant que nous sentons de la
douleur en quelque partie de notre corps.
La même prévention a eu lieu en tous nos autres sentiments, même en ce qui est
du chatouillement et de la douleur. Car encore que nous n'ayons pas cru qu'il y
eût hors de nous, dans les objets extérieurs, des choses qui fussent semblables
au chatouillement ou à la douleur qu'ils nous faisaient sentir, nous n'avons
pourtant (56) pas considéré ces sentiments
comme des idées qui étaient seulement en notre âme; mais nous avons cru qu'ils
étaient dans nos mains, dans nos pieds et dans les autres parties de notre
corps, sans que toutefois il y ait aucune raison qui nous oblige à croire que la
douleur que nous sentons, par exemple au pied, soit quelque chose hors de notre
pensée qui soit dans notre pied, ni que la lumière que nous pensons voir dans le
soleil soit dans le soleil ainsi qu'elle est en nous. Et si quelques-uns se
laissent encore persuader à une si fausse opinion, ce n'est qu'à cause qu'ils
font si grand cas des jugements qu'ils ont faits lorsqu'ils étaient enfants,
qu'ils ne sauraient les oublier pour en faire d'autres plus solides, comme il
paraîtra encore plus manifestement par ce qui suit.
68. Comment on doit distinguer en telles choses ce en quoi on peut se tromper
d'avec ce qu'on conçoit clairement.
Mais afin que nous puissions distinguer ici ce qu'il y a de clair en nos
sentiments d'avec ce qui est obscur, nous remarquerons en premier lieu que nous
connaissons clairement et distinctement la douleur, la couleur et les autres
sentiments, lorsque nous les considérons simplement comme des pensées; mais que
quand nous voulons juger que la couleur, que la douleur, etc., sont des choses
qui subsistent hors de notre pensée, nous ne concevons en aucune façon quelle
chose c'est que cette couleur, cette douleur, etc. Et il en est de même lorsque
quelqu'un nous dit qu'il voit de la couleur dans un corps, ou qu'il sent de la
douleur en quelqu'un de ses membres; comme s'il nous disait qu'il voit ou qu'il
sent quelque chose, mais qu'il ignore entièrement quelle est la nature de cette
chose, ou bien qu'il n'a pas une connaissance distincte de ce qu'il voit et de
ce qu'il sent. Car encore que, lorsqu'il n'examine pas ses pensées avec
attention, il se persuade peut-être qu'il en a quelque connaissance, à cause
qu'il suppose que la couleur qu'il croit voir dans l'objet a de la ressemblance
avec le sentiment qu'il éprouve en soi, néanmoins, s'il fait réflexion sur ce
qui lui est représenté par la couleur ou par la douleur, en tant qu'elles
existent dans un corps coloré ou bien dans une partie blessée, il trouvera sans
doute qu'il n'en a pas de connaissance.
(57) 69. Qu'on connaît tout autrement les grandeurs, les figures, etc.,
que les couleurs, les douleurs, etc.
Principalement, s'il considère qu'il connaît bien d'une autre façon ce que c'est
que la grandeur dans le corps qu'il aperçoit, ou la figure, ou le mouvement, au
moins celui qui se fait d'un lieu en un autre (car les philosophes, en feignant
d'autres mouvements que celui-ci, n'ont pas connu si facilement sa vraie
nature), ou la situation des parties, ou la durée, ou le nombre, et les autres
propriétés que nous apercevons clairement en tous les corps comme il a été déjà
remarqué, que non pas ce que c'est que la couleur dans le même corps, ou la
douleur, l'odeur, le goût, la saveur et tout ce que j'ai dit devoir être
attribué au sens. Car encore que voyant un corps nous ne soyons pas moins
assurés de son existence par la couleur que nous apercevons à son occasion que
par la figure qui le termine, toutefois il est certain que nous connaissons tout
autrement en lui cette propriété qui est cause que nous disons qu'il est figuré,
que celle qui fait qu'il nous semble coloré.
70. Que nous pouvons juger en deux façons des choses sensibles, par l'une
desquelles nous tombons en l'erreur, et par l'autre nous l'évitons.
Il est donc évident, lorsque nous disons à quelqu'un que nous apercevons des
couleurs dans les objets, qu'il en est de même que si nous lui disions que nous
apercevons en ces objets je ne sais quoi dont nous ignorons la nature, mais qui
cause pourtant en nous un certain sentiment fort clair et manifeste qu'on nomme
le sentiment des couleurs. Mais il y a bien de la différence en nos jugements.
Car, tant que nous nous contentons de croire qu'il y a je ne sais quoi dans les
objets (c'est-à-dire dans les choses telles qu'elles soient) qui cause en nous
ces pensées confuses qu'on nomme sentiments, tant s'en faut que nous nous
méprenions, qu'au contraire nous évitons la surprise qui nous pourrait faire
méprendre, à cause que nous ne nous emportons pas sitôt à juger témérairement
d'une chose que nous remarquons ne pas bien connaître. Mais lorsque nous croyons
apercevoir une certaine couleur dans un objet, bien que nous n'ayons aucune
connaissance distincte (58) de ce que nous
appelons d'un tel nom, et que notre raison ne nous fasse apercevoir aucune
ressemblance entre la couleur que nous supposons être en cet objet et celle qui
est en notre sens; néanmoins, parce que nous ne prenons pas garde à cela, et que
nous remarquons en ces mêmes objets plusieurs propriétés, comme la grandeur, la
figure, le nombre, etc.. qui existent en eux de même sorte que nos sens ou
plutôt notre entendement nous les fait apercevoir, nous nous laissons persuader
aisément que ce qu'on nomme couleur dans un objet est quelque chose qui existe
en cet objet, qui ressemble entièrement à la douleur qui est en notre pensée; et
ensuite nous pensons apercevoir clairement en cette chose ce que nous
n'apercevons en aucune façon appartenir à sa nature.
71. Que la première et principale cause de nos erreurs sont les préjugés de
notre enfance.
C'est ainsi que nous avons reçu la plupart de nos erreurs. A savoir, pendant les
premières années de notre vie, que notre âme était si étroitement liée au corps,
qu'elle ne s'appliquait à autre chose qu'à ce qui causait en lui quelques
impressions, elle ne considérait pas encore si ces impressions étaient causées
par des choses qui existassent hors de soi, mais seulement elle sentait de la
douleur lorsque le corps en était offensé ou du plaisir lorsqu'il en recevait de
l'utilité, ou bien, si elles étaient si légères que le corps n'en reçût point de
commodité, ni aussi d'incommodité qui fût importante à sa conservation, elle
avait des sentiments tels que sont ceux qu'on nomme goût, odeur, son, chaleur,
froid, lumière, couleur, et autres semblables, qui véritablement ne nous
représentent rien qui existe hors de notre pensée, mais qui sont divers selon
les diversités qui se rencontrent dans les mouvements qui passent de tous les
endroits de notre corps jusques à l'endroit du cerveau auquel elle est
étroitement jointe et unie. Elle apercevait aussi des grandeurs, des figures et
des mouvements qu'elle ne prenait pas pour des sentiments, mais pour des choses
ou des propriétés de certaines choses qui lui semblaient exister ou du moins
pouvoir exister hors de soi, bien qu'elle n'y remarquât pas encore cette
différence. Mais lorsque nous avons été quelque peu plus avancés en âge et que
notre corps, se tournant fortuitement de part et d'autre par la disposition de
ses organes, a rencontré des choses utiles ou en a évité de nuisibles, l'âme,
qui lui était étroitement unie, faisant réflexion sur les choses qu'il
rencontrait (59) ou évitait, a remarqué
premièrement qu'elles existaient au dehors, et ne leur a pas attribué seulement
les grandeurs, les figures, les mouvements et les autres propriétés qui
appartiennent véritablement au corps, et qu'elle concevait fort bien ou comme
des choses ou comme les dépendances de quelques choses, mais encore les
couleurs, les odeurs, et toutes les autres idées de ce genre qu'elle apercevait
aussi à leur occasion; et comme elle était si fort offusquée du corps qu'elle ne
considérait les autres choses qu'autant qu'elles servaient à son usage, elle
jugeait qu'il y avait plus ou moins de réalité en chaque objet, selon que les
impressions qu'il causait lui semblaient plus ou moins fortes. De là vient
qu'elle a cru qu'il y avait beaucoup plus de substance ou de corps dans les
pierres et dans les métaux que dans l'air ou dans l'eau, parce qu'elle y sentait
plus de dureté et de pesanteur; et qu'elle n'a considéré l'air non plus que rien
lorsqu'il n'était agité d'aucun vent, et qu'il ne lui semblait ni chaud ni
froid. Et parce que les étoiles ne lui faisaient guère plus sentir de lumière
que des chandelles allumées, elle n'imaginait pas que chaque étoile fût plus
grande que la flamme qui paraît au bout d'une chandelle qui brûle. Et parce
qu'elle ne considérait pas encore si la terre peut tourner sur son essieu, et si
sa superficie est courbée comme celle d'une boule, elle a jugé d'abord qu'elle
est immobile, et que sa superficie est plate. Et nous avons été par ce moyen si
fort prévenus de mille autres préjugés que lors même que nous étions capables de
bien user de notre raison, nous les avons reçus en notre créance; et au lieu de
penser que nous avions fait ces jugements en un temps que nous n'étions pas
capables de bien juger, et par conséquent qu'ils pouvaient être plutôt faux que
vrais, nous les avons reçus pour aussi certains que si nous en avions eu une
connaissance distincte par l'entremise de nos sens, et n'en avons non plus douté
que s'ils eussent été des notions communes.
72. Que la seconde est que nous ne pouvons oublier ces préjugés.
Enfin, lorsque nous avons atteint l'usage entier de notre raison, et que notre
âme, n'étant plus si sujette au corps, tâche à bien juger des choses, et à
connaître leur nature, bien que nous remarquions que les jugements que nous
avons faits lorsque nous étions enfants sont pleins d'erreurs, nous avons assez
de peine à nous en délivrer entièrement, et néanmoins il est certain que
(60) Si nous manquons à nous souvenir qu'ils
sont douteux, nous sommes toujours en danger de retomber en quelque fausse
prévention. Cela est tellement vrai qu'à cause que dès notre enfance, nous avons
imaginé, par exemple, les étoiles fort petites, nous ne saurions nous défaire
encore de cette imagination, bien que nous connaissions par les raisons de
l'astronomie qu'elles sont très grandes: tant a de pouvoir sur nous une opinion
déjà reçue.
73. La troisième, que notre esprit se fatigue quand il se rend attentif à toutes
les choses dont nous jugeons.
De plus, comme notre âme ne saurait s'arrêter à considérer longtemps une même
chose avec attention sans se peiner et même sans se fatiguer, et qu'elle ne
s'applique à rien avec tant de peine qu'aux choses purement intelligibles, qui
ne sont présentes ni aux sens ni à l'imagination, soit que naturellement elle
ait été faite ainsi à cause qu'elle est unie au corps, ou que pendant les
premières années de notre vie nous nous soyons si fort accoutumés à sentir et
imaginer, que nous ayons acquis une facilité plus grande à penser de cette
sorte, de là vient que beaucoup de personnes ne sauraient croire qu'il y ait de
substance si elle n'est imaginable et corporelle, et même sensible; car on ne
prend pas garde ordinairement qu'il n'y a que les choses qui consistent en
étendue, en mouvement et en figure, qui soient imaginables, et qu'il y en a
quantité d'autres que celles-là qui sont intelligibles: de là vient aussi que la
plupart du monde se persuade qu'il n'y a rien qui puisse subsister sans corps,
et même qu'il n'y a point de corps qui ne soit sensible. Et d'autant que ce ne
sont point nos sens qui nous font découvrir la nature de quoi que ce soit, mais
seulement notre raison lorsqu'elle y intervient, on ne doit pas trouver étrange
que la plupart des hommes n'aperçoivent les choses que fort confusément, vu
qu'il n'y en a que très peu qui s'étudient à la bien conduire.
74. La quatrième, que nous attachons nos pensées à des paroles qui ne les
expriment pas exactement.
Au reste, parce que nous attachons nos conceptions à certaines paroles afin de
les exprimer de bouche, et que nous nous souvenons plutôt des paroles que des
choses, (61) à peine saurions-nous concevoir
aucune chose si distinctement que nous séparions entièrement ce que nous
concevons d'avec les paroles qui avaient été choisies pour l'exprimer. Ainsi
tous les hommes donnent leur attention aux paroles plutôt qu'aux choses; ce qui
est cause qu'ils donnent bien souvent leur consentement à des termes qu'ils
n'entendent point, et qu'ils ne se soucient pas beaucoup d'entendre, ou parce
qu'ils croient les avoir entendus autrefois, ou parce qu'il leur a semblé que
ceux qui les leur ont enseignés en connaissaient la signification, et qu'ils
l'ont apprise par même moyen. Et, bien que ce ne soit pas ici l'endroit où je
dois traiter de cette matière, à cause que je n'ai pas enseigné quelle est la
nature du corps humain et que je n'ai pas même encore prouvé qu'il y ait au
monde aucun corps, il me semble néanmoins que ce que j'en ait dit nous pourra
servir à discerner celles de nos conceptions qui sont claires et distinctes
d'avec celles où il y a de la confusion et qui nous sont inconnues.
75. Abrégé de tout ce qu'on doit observer pour bien philosopher.
C'est pourquoi, si nous désirons vaquer sérieusement à l'étude de la philosophie
et à la recherche de toutes les vérités que nous sommes capables de connaître,
nous nous délivrerons en premier lieu de nos préjugés, et ferons état de rejeter
toutes les opinions que nous avons autrefois reçues en notre créance, jusques à
ce que nous les ayons derechef examinées; nous ferons ensuite une revue sur les
notions qui sont en nous, et ne recevrons pour vraies que celles qui se
présenteront clairement et distinctement à notre entendement. Par ce moyen, nous
connaîtrons premièrement que nous sommes, en tant que notre nature est de
penser, et qu'il y a un Dieu duquel nous dépendons; et après avoir considéré ses
attributs nous pourrons rechercher la vérité de toutes les autres choses, parce
qu'il en est la cause. Outre les notions que nous avons de Dieu et de notre
pensée, nous trouverons aussi en nous la connaissance de beaucoup de
propositions qui sont perpétuellement vraies, comme par exemple, que le néant ne
peut être l'auteur de quoi que ce soit, etc. Nous y trouverons l'idée d'une
nature corporelle ou étendue, qui peut être mue, divisée, etc., et des
sentiments qui causent en nous certaines dispositions, comme la douleur, les
couleurs (62) etc.; et comparant ce que nous
venons d'apprendre en examinant ces choses par ordre, avec ce que nous en
pensions avant que de les avoir ainsi examinées, nous nous accoutumerons à
former des conceptions claires et distinctes sur tout ce que nous sommes
capables de connaître. C'est en ce peu de préceptes que je pense avoir compris
tous les principes plus généraux et plus importants de la connaissance humaine.
76. Que nous devons préférer l'autorité divine à nos raisonnements, et ne rien
croire de ce qui n'est pas révélé que nous ne le connaissions fort clairement.
Surtout, nous tiendrons pour règle infaillible que ce que Dieu a révélé est
incomparablement plus certain que le reste, afin que, si quelque étincelle de
raison semblait nous suggérer quelque chose au contraire, nous soyons toujours
prêts à soumettre notre jugement à ce qui vient de sa part; mais pour ce qui est
des vérités dont la théologie ne se mêle point, il n'y aurait pas d'apparence
qu'un homme qui veut être philosophe reçût pour vrai ce qu'il n'a point connu
être tel, et qu'il aimât mieux se fier à ses sens, c'est-à-dire aux jugements
inconsidérés de son enfance, qu'à sa raison, lorsqu'il est en état de la bien
conduire.
MAAT FORUM MAAT
CONOSCERE
LA STORIA PER CREARE IL FUTURO
TO KNOW THE HISTORY TO CREATE THE FUTURE